27 juin 2006

L’influence des changements climatiques sur l’industrie du tourisme – Compte rendu de conférence

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Alain A. Grenier, expert au Réseau de veille en tourisme, présente un compte rendu des propos tenus par des chercheurs spécialistes des changements climatiques et du tourisme réunis à Thunder Bay au début de juin, dans le cadre du colloque annuel de l’Association des géographes canadiens. M. Grenier, docteur en sociologie, anciennement maître de conférence à l’Université de Laponie à Rovaniemi, en Finlande, est maintenant professeur au Département d’études urbaines et touristiques (DEUT) de l’ESG-UQAM.

Si l’ours polaire est menacé par la fonte des glaces, conséquence directe du réchauffement planétaire, il n’est pourtant pas le seul à «faire les frais» des changements climatiques. On l’oublie souvent, mais l’industrie du loisir et du tourisme (tant hivernal qu’estival) risque elle aussi d’essuyer les contrecoups causés par les hausses de température déjà observées un peu partout. La fonte des glaciers, notamment, n’annonce rien de bon aux entreprises qui dépendent de ces attractions touristiques. En Suisse, par exemple, la station de ski d’Andermatt a pris les grands moyens en recouvrant, au printemps 2005, la rampe de descente du glacier Gurschen afin d’en freiner la fonte et ainsi protéger l’activité économique générée par son attrait.

Guillaume Fortin, professeur et chercheur en changements climatiques à l’Université de Moncton, estime que, dans l’Est du Canada et des États-Unis, «la hausse des températures, au cours de la période hivernale, modifiera la structure de la neige, nous donnant par exemple un couvert neigeux plus compact comptant davantage de couches de glace».  Le professeur souligne que ces modifications «réduiront de façon considérable la durée et la diversité des activités nécessitant la présence d’une couverture de neige au sol». 

L’un des spécialistes en la matière, le professeur Geoff McBoyle de l’Université de Waterloo, en Ontario, estime que les régions dont le tourisme dépend principalement des conditions climatiques doivent se préparer à des mutations importantes: diminution des activités de navigation de plaisance sur les lacs et réduction importante du tourisme de motoneige à moyen terme pour certains secteurs. 

En effet, les changements climatiques pourraient avoir un impact majeur sur l’industrie de la motoneige nord-américaine estimée, selon McBoyle, à 9 milliards de dollars, sans parler des 95 000 emplois directs qu’elle produit. Calculs à l’appui, les deux scientifiques tracent un tableau inquiétant (selon les moindres et les pires projections) pour l’industrie de la motoneige pour les années 2020 et 2050. En estimant la saison de motoneige actuelle à 80 et à 100 jours respectivement pour les principaux secteurs ontariens et québécois, McBoyle prévoit en effet pour les années 2020 des saisons réduites à 40 jours (en deçà de 20 jours dans les Prairies). Le pire scénario, pour les années 2050, verrait carrément la disparition de l’industrie ou, au mieux, une réduction substantielle. Quant aux pertes économiques, les deux auteurs les chiffrent de 3 à 4,3 milliards de dollars d’ici les années 2020.

Cela n’est pas sans inquiéter certains opérateurs, même outre frontières. Aux portes de l’Arctique, en Laponie finlandaise par exemple, la même situation se dessine avec une couverture de neige qui se fait attendre un peu plus chaque année. Cela inquiète les exploitants (moteurs de l’économie régionale) dont le chiffre d’affaires annuel dépend principalement du tourisme de neige pendant la période des Fêtes. «Nous devons de plus en plus souvent transporter nos motoneigistes en autobus pour atteindre des sentiers enneigés», rapporte Sébastien Brosseau, représentant commercial d’Arctic Safaris, un opérateur finlandais, interrogé sur place. «Et encore, ajoute-t-il, il s’agit souvent de neige que nous avons fabriquée artificiellement.»
 
Qu’arriverait-il si cela devait se produire en Amérique du Nord où l’industrie de la motoneige, par endroits, est encore plus rentable que celle du ski alpin? «On ne peut produire des centaines de kilomètres de neige pour les motoneiges», répond le professeur McBoyle. «C’est simplement trop coûteux».  

Le réchauffement climatique pourrait-il, en revanche, être bénéfique aux activités estivales comme pour les sports aquatiques ou encore le golf? «Non!», rétorque le professeur McBoyle. S’il est vrai que la saison de golf s’étirera par les extrémités, le spécialiste souligne encore que l’activité connaîtra un creux à la mi-saison. «En juillet, le temps sera trop chaud pour la pratique du golf», explique ce chercheur, ajoutant que «les pelouses souffriront aussi du manque de précipitations». Les plaisanciers, sur les lacs, pourraient connaître une situation semblable avec une baisse du niveau des eaux rendant la navigation difficile, voir impossible, par secteurs.

Le professeur McBoyle s’inquiète aussi de l’apparente inertie de l’industrie du tourisme. Il souligne, par exemple, l’absence de toute référence aux changements climatiques dans le plan de développement de l’industrie canadienne de motoneige, rédigé en 2001. Un opérateur admet la même inertie en Laponie.

Faute de neige, McBoyle prédit que les amateurs de motoneige se tourneront vers d’autres moyens récréatifs comme les véhicules tout-terrain (VTT). Si cela peut compenser pour les pertes économiques encourues avec la motoneige, l’explosion probable de l’utilisation des VTT n’est pas sans soulever d’autres préoccupations chez les spécialistes du tourisme de nature, notamment au chapitre des répercussions négatives sur le sol et la végétation. 

Il y a tout de même une note d’optimisme dans tout cela: les scénarios envisagés, aussi alarmistes soient-ils, doivent être considérés avec prudence, rappelle le professeur Fortin. «Les impacts dans le domaine du tourisme sont difficiles à évaluer», souligne le spécialiste, «car l’industrie touristique fluctue également en fonction de la demande des consommateurs, qui elle varie et évolue également dans le temps, et ce, indépendamment des changements climatiques».

Pour faire face aux défis environnementaux et économiques que nous apportent les changements climatiques, les spécialistes estiment que l’industrie touristique devra miser sur la diversité et la complémentarité et que les touristes devront faire preuve de retenue dans leurs besoins de quêtes géographiques.   

Alain Grenier, Ph.D.
Professeur au DEUT
École des sciences de la gestion, UQAM

Sources :

- Dumas, Cécile. «Un glacier suisse au frais», Sciences et avenir, [http://sciences.nouvelobs.com/
sci_20050322.OBS1894.html
], 22 mars 2005.
- Scott, Daniel et Geoff McBoyle. «Climate Change and the North American Snowmobiling Industry», article soumis au colloque des géographes canadiens, Université de Lakehead, Thunderbay, 2 juin 2006.
- Scott, Daniel, Geoff Wall et GeoffMcBoyle. «Climate Change and Tourism and Recreation in North America: Exploring Regional Risks and Opportunities», dans C. Michael Hallet et James Higham, Tourism, Recreation and Climate Change, Challenge View Publications, UK.  Pp. 115-129.

 

Alain Grenier, sociologue et professeur à l’École des science de la gestion de l’Université du Québec à Montréal
Champs d’expertise:

  • Tourisme polaire

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