1 mars 2007

Destinations de l’imaginaire et rituels: ces lignes qui font marcher !

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Alain A. Grenier, professeur au Département d’études urbaines et touristiques (DEUT) de l’ESG-UQAM et expert au Réseau de veille en tourisme, présente une réflexion sur ces attractions intangibles que sont les cercles polaires, les lignes de l’Équateur ou de Greenwich ou encore les tropiques du Capricorne et du Cancer et comment elles parviennent à créer une nouvelle demande touristique.

La traversée des frontières politiques peut générer sa part de plaisir et parfois même de prestige, pour le visiteur. Le plaisir trouve notamment son origine du passage entre deux espaces: celui qui se termine et celui qui commence. La première traversée d’une frontière sera idéalement soulignée d’un timbre dans son passeport auquel on ajoutera, parfois, sa photo devant une signalisation routière, pour immortaliser le moment du passage.
Plus la traversée est contrôlée, plus le potentiel du capital socioculturel offert au visiteur sera grand. C’était certes le cas à l’époque de la «guerre froide» pour les occidentaux qui franchissaient le «rideau de fer». L’inverse était tout aussi vrai et fut inévitablement plus marqué pour les résidants de l’Est au cours de la première décennie suivant la fin du communisme en Europe (1990).
Au-delà des frontières politiques, d’autres lignes exercent aussi un attrait mythique important sur l’imaginaire humain en général et sur celui des voyageurs en particuliers. C’est le cas de l’équateur, des tropiques du Capricorne et du Cancer, des cercles polaires, de Greenwhich et de la ligne de date. Ces «attractions intangibles» échappent souvent à la promotion des régions touristiques qu’elles traversent, soit parce qu’elles n’appartiennent pas à un espace suffisamment circonscrit ou encore parce qu’elles sont trop fluides. Il suffit pourtant de les visiter pour observer que ces lignes de l’imaginaire font marcher, et même vendre (T-shirts, cartes postales, timbres, etc.). Même si elles constituent rarement la motivation principale du voyage, elles s’inscrivent comme un attrait additionnel et inévitable au circuit touristique local préétabli.
Ces emplacements, quoique très étendus puisqu’ils traversent tous une partie du globe, sont néanmoins peu nombreux, d’où l’ambiguïté de leur valeur et de leur richesse mythiques comme attrait touristique. Avec l’avènement du tourisme extrême (au sens géographique du terme), des organisateurs de voyages et des régions touristiques ont cependant compris le potentiel de ces attractions de l’imaginaire qu’ils tentent d’incarner dans des symboles physiques que les visiteurs peuvent palper.
C’est le cas des cercles polaires. Situés à 66o33′ 38″ de latitude nord et sud, ils marquent le début de la zone polaire où, au moins une fois par année, le soleil ne se couchera pas (soleil de minuit au solstice d’été) ou ne se lèvera pas (solstice d’hiver). Attention, cependant! Dans le cas du solstice d’hiver, aux cercles polaires, précisons que l’absence de levée de soleil ne signifie pas noirceur complète, mais une qualité de lumière très réduite. Les cercles fascinent les touristes qu’ils maintiennent entre deux univers. Pour les uns, le cercle polaire marque le début du monde polaire. Pour les autres, il symbolise la fin (géographique) proche, qu’on atteint aux pôles (90o N et S), seuls lieux de la planète sans au-delà terrestre.

Un potentiel d’attractivité qui se développe

Bien que les parallèles des cercles polaires traversent tous deux la planète, il existe bien peu d’endroits où l’on puisse les traverser. En Asie russe, par exemple, la question de traverser le cercle polaire par voie terrestre ne se pose même pas. En Amérique du Nord, les options sont à peine meilleures. Le chemin Demspter qui relie Dawson City, au Yukon, à Inuvik dans les Territoires du Nord-Ouest et le Dalton Highway, reliant Fairbanks à Prudhoe Bay, en Alaska, sont les seuls chemins publics d’Amérique à traverser le cercle polaire. Au Yukon, le visiteur reçoit à son passage (en saison estivale) un certificat en bonne et due forme.
En Europe septentrionale, la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie possèdent toutes une route publique qui traverse le cercle polaire. La plus fréquentée est sans doute la route 4 (encore appelée Arctic Ocean Road dans certaines brochures touristiques) qui traverse le cercle polaire via la capitale de la Laponie finlandaise, Rovaniemi. Depuis les années 1920, la petite ville nordique offre de larges signes routiers (illustration 1) aux touristes en mal d’une photographie à l’endroit convoité. Au village du père Noël, en bordure de la route, le tracé du cercle mythique, inscrit dans plusieurs langues sur le pavé, traverse la promenade centrale, ceinturée de boutiques nordiques.
Les autocars y débarquent les visiteurs en hordes. Une fois repérée, la ligne vole souvent la vedette: on l’observe, on la lit, on la suit, on l’enjambe, on la piétine, certains y dansent, d’autres l’effleurent des mains. Certains la traversent en sautant, d’autres à cloche-pied. On s’en éloigne parfois, puis on y revient. On s’y photographiera, seul ou plus souvent en groupe (voir photo), avant de repartir.

A l’autre bout de la planète, dans l’hémisphère sud, la ligne polaire est en grande partie située en mer, le continent Antarctique étant presque entièrement contenu à l’intérieur du cercle. La péninsule du continent fait exception à cette règle puisqu’elle s’étend vers le nord au-delà du cercle polaire. Même si, à cette latitude, la faune brille par son absence et que les glaces rendent tout débarquement au sol impossible, la demande pour traverser le cercle polaire antarctique est si grande que les organisateurs de voyages ont dû se résigner à y étirer leurs itinéraires. Les neuf traversées annuelles du cercle polaire antarctique se vendent, dit-on, très bien.
Au meilleur des connaissances de l’auteur, aucune étude quantitative n’a encore été réalisée sur les lignes imaginaires. L’industrie du tourisme commence à peine à les exploiter, sans trop les comprendre.

Pourquoi ?

Au-delà de l’anecdote, il y a toute la question de l’imaginaire collectif, et de l’attrait pour ces espaces qui n’en sont pas. Pourquoi le touriste souhaite-t-il marquer ses passages? Il y a plusieurs débuts de réponses.
D’abord, le tourisme est avant toute chose une expérience géographique qui se mesure aux déplacements du corps (les souliers de Félix) dans un environnement donné. À défaut de marqueurs connus où se mesurer, à telle ou telle latitude, le voyageur exploitera la présence de ces lignes imaginaires pour marquer son trajet, selon le degré du besoin de conquête qui l’anime.
La traversée d’une ligne imaginaire pourra aussi servir de rite de passage, c’est-à-dire à marquer l’accomplissement personnel, comme on l’observe beaucoup en tourisme d’aventure ainsi qu’en tourisme polaire. La reconnaissance des autres compte aussi dans ce type de rite de passage. Les lignes qui deviennent des destinations de l’imaginaire étant peu nombreuses, elles attribuent à leurs visiteurs l’insigne honneur d’appartenir à un groupe exclusif de voyageurs «des extrêmes».
C’est sans doute ce désir d’originalité et de distinction, plus que d’extrême, qui suffira à nous faire traverser la ligne.

 

Alain Grenier, sociologue et professeur à l’École des science de la gestion de l’Université du Québec à Montréal
Champs d’expertise:

  • Tourisme polaire

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