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Clin d'oeil - 9 juin 2020

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Dossier: COVID19 et Tourisme Durable – Plaidoyer pour une vision ambitieuse par Caroline Asselin

Comme vous, je travaillais en tourisme avant la crise. Comme vous, je suis une citoyenne qui a à cœur de bâtir un bel avenir pour le Québec.

Cet article a été préalablement publié dans Tourismexpress.

Nous savons que le tourisme peut être un puissant levier de développement économique, mais qu’il s’accompagne également de son lot de problèmes environnementaux et sociaux… lesquels devraient être adressés PRÉSENTEMENT puisqu’on a l’opportunité (malgré nous) de pouvoir prendre un pas de recul. Je me positionne en faveur d’un virage durable au niveau de la destination. Par tourisme durable, j’entends plus équitable et vert, mais aussi plus apte à faire face aux crises mondiales qui ne manqueront pas de survenir dans les prochaines décennies.

Rappel : le tourisme, une industrie à fort impact environnemental

Malgré tous ses bons côtés, l’industrie du tourisme, qui est multisectorielle, fait partie des grands pollueurs. Voici une donnée intéressante révélée dans une étude menée en 2018 par Nature Climate Change, un journal dédié à la publication de recherches scientifiques. Celle-ci nous permet d’en prendre la mesure.

 8% des émissions mondiales totales de GES seraient liées au tourisme ; de par sa croissance soutenue, l’impact de ce secteur était en augmentation continuelle avant la pandémie.

La réduction des émissions de GES est urgente, face à la crise climatique. Mais l’impact de la consommation d’eau et d’énergie, la dégradation des écosystèmes naturels et les flux touristiques dépassant la capacité de charge d’une destination ont des répercussions néfastes bien documentées et font aussi partie des enjeux environnementaux auxquels l’industrie doit répondre.

C’est donc dire que le tourisme fait partie du problème, et doit faire partie de la solution.

Le contexte politique : une relance canadienne juste et verte

Rappelons nous qu’à cette époque lointaine pré-pandémie, lors de la signature de l’Accord de Paris en 2016, le Canada s’est engagé à réduire d’ici 2030 ses émissions de GES de 30 % comparativement au niveau de 2005 ainsi qu’à atteindre zéro émission nette d’ici 2050. Le Québec lui s’est engagé à une réduction de 37,5% pour 2030.

Ces bonnes intentions n’ont malheureusement pas l’air d’être intégrées aux réflexions stratégiques aux sphères de l’activité touristique. Dans le dernier plan stratégique 2019-2023 présenté par le ministère du Tourisme du Québec, toujours rien sur ces enjeux. Une telle réduction des GES ne se fera pas sans l’implication de toutes les industries, particulièrement de celles responsables de fortes émissions.

Cet immobilisme pourrait prendre fin. La pression citoyenne pour une relance juste et verte augmente et de nombreux élus se positionnent en faveur de ce mouvement. Le saviez-vous? Le plan de soutien aux grandes entreprises présenté par le Parti Libéral du Canada inclut des conditions intéressantes en matière d’environnement : exiger que les entreprises bénéficiaires d’aide publique produisent des rapports annuels indiquant leur impact environnemental, en précisant comment « leurs futures opérations contribueront à la durabilité environnementale et aux objectifs nationaux en matière de climat ».

On peut être certains que l’industrie aérienne canadienne sera du lot par exemple. Greenpeace demande d’aller plus loin et soutient que toutes les grandes entreprises devraient produire ce genre de rapport. Il en va de transparence en matière de risques environnementaux pour les investisseurs, qui les prennent de plus en plus au sérieux. Une bonne habitude à prendre ? Même si les PMEs n’ont pas toutes les ressources et expertises pour mesurer leur impact, toutes devraient s’interroger et tenter de répondre à la 2e question, soit comment leurs futures opérations contribueront-elles à la durabilité et objectifs nationaux.

À quand une vision pour une industrie touristique québécoise durable?

Dans un article publié sur TourismExpress en mars 2019, Jean-Michel Perron écrit qu’il faut « sensibiliser sérieusement tous les acteurs de notre industrie en leur donnant des outils (…) ». Que «pour réussir un tel virage majeur, les partenaires à associer sont les agences et ministères québécois et fédéraux à titre de pourvoyeurs de subventions et de donneurs d’ouvrage; les PME & organisations en tourisme; les visiteurs (…) et les citoyens

Je crois que ce n’est pas seulement de sensibilisation et d’outils dont nous avons besoin, mais d’une vision ambitieuse et rassembleuse à long terme. Je crois que ce rôle revient aux gouvernements provincial et fédéral qui détiennent un potentiel de transformation bien plus grand que leurs rôles de «pourvoyeurs de subventions et des donneurs d’ouvrage». Les avantages à travailler à partir d’une vision sont nombreux. D’abord, une vision est un excellent point de départ pour un débat permettant de l’enrichir des points de vue des différentes parties prenantes. Ensuite, elle aide à définir les objectifs puis établir un plan d’action pour la réaliser. Trop d’organisations ne font pas véritablement cet exercice, ou ne le communiquent pas bien à leurs équipes.

Selon moi, il s’agit d’une condition sine qua non pour transformer l’industrie à grande échelle et mobiliser tous les acteurs. Dans le contexte actuel si incertain, ceux-ci auront besoin de se projeter dans l’avenir et prévoir comment leurs activités s’insèrent dans les priorités de développement de l’industrie et les grandes tendances qui se dessinent, n’est-ce pas? Ce serait donc le bon moment pour envoyer un signal fort en attendant de publier le prochain plan stratégique.

Plusieurs gouvernements ont mis les enjeux de durabilité au cœur de leur stratégie de développement, notamment le Portugal et la Nouvelle-Zélande. Je recommande fortement de naviguer sur ce site web dédié pour découvrir comment prend vie la politique nationale de cette dernière. Et selon Tourism New Zealand, la durabilité fait partie de la relance post-covid. Selon l’OMT également. Le Québec et le Canada misent fortement sur l’attractivité de leurs grands espaces naturels pour attirer des touristes internationaux, tout comme la Nouvelle-Zélande.

La tendance fait écho dans le réseau de distribution. Dans un panel diffusé par Travelweek le 3 juin, des voyagistes internationaux importants (Trafalgar et G Adventures) confirmaient poursuivre leurs engagements durables, faisant le pari que les consommateurs seront de mieux en mieux informés lors de la reprise.

Comment se fait-il que ces enjeux soient absents du discours chez nous, autant avant la pandémie qu’aujourd’hui ? Est-ce parce que les instances influentes remettent à chacun (entrepreneurs, touristes, citoyens) la responsabilité de faire ce qu’il croit juste, plutôt que d’agir en tant que leaders de la transformation ?

nouvelle-zelande-tourisme-durable

De quoi aura l’air cette vision ?

Comme exprimé plus haut, une vision est un excellent point de départ pour un exercice de concertation. Les gens d’affaires de l’industrie ne sont pas les seules parties prenantes. Les consommateurs et citoyens en sont aussi puisqu’une industrie touristique durable contribue à la qualité de nos milieux de vie. Ainsi, c’est là le rôle des gouvernements de les inclure dans la discussion.

Mais voici quelques points d’actualité dans le contexte post-pandémie qui constituent des défis ou des opportunités à saisir qui gagneraient à faire l’objet d’une vision concertée. Et cette vision, pour être efficace, devra s’accompagner d’objectifs mesurables.

Développer la résilience

Sujet chaud. En plus de la résilience aux événements imprévisibles amplifiés par les changements climatiques – canicules, pluies, ouragans, inondations, manque de neige – on se rend compte aujourd’hui qu’on doit se soucier de résilience à des crises sanitaires prolongées qui forcent l’arrêt de certaines opérations. La nécessité d’une reprise post-covid rapide pour l’industrie touristique est amplifiée à cause de sa dépendance à une courte saison de rentabilité. Chaque acteur doit continuer ses efforts pour diversifier ses activités afin de contrer la saisonnalité des opérations ou une offre trop limitée qui ne répond plus aux nouvelles normes ou aux attentes des clients. Jusqu’ici, rien de controversé.

Remettre la population locale au centre de nos priorités

Les entreprises touristiques qui sont restées en opération ont été forcées de se tourner vers une clientèle ultra locale. Mais qu’en est-il de l’après ? Les habitants doivent être perçus comme les premiers ambassadeurs de leur région, et une clientèle à convoiter.

Par ailleurs, depuis le début de la pandémie, on voit les habitants de nombreux lieux où la fréquentation touristique était intense se les réapproprier. Les touristes subitement partis, voici une occasion en or de repenser le territoire avant tout au bénéfice de la population locale.  Mettre en place des mécanismes pour s’assurer de répondre avant tout à ses besoins  assurer des retombées économiques et sociales suffisantes. On parle beaucoup de Venise, mais les résidents du Vieux-Québec ou de certains lieux de villégiatures ne vivent-ils pas le même genre de désagréments ?

Un bel exemple d’objectif mesurable des bénéfices sociaux dans la stratégie du Portugal « Local attitudes towards tourism – to increase the number of locals recognising the positive impacts of tourism by 90% in 2027. »

Remplacer les plastiques à usage unique

La tentation sera grande de recourir massivement aux plastiques à usages uniques, solution facile pour faire face aux défis sanitaires. Mais ça ne peut pas être la bonne voie ! Le dépôt du projet de loi canadien qui devait en interdire l’utilisation, prévu pour 2021, a été reporté, mais pas annulé. On ne connaît pas encore la liste des produits qui seront proscrits. Pourquoi ne pas déjà s’intéresser aux solutions alternatives et les tester pendant que l’achalandage est réduit ?

Et si on élargit la réflexion, il faudrait aussi se questionner sur les autres déchets et gaspillages dont le volume est important.

Un autre exemple d’indicateur efficace du Portugal: « Waste – To boost the number of tourism companies developing waste management measures by 90% in 2027. »

Favoriser la cuisine locale et de saison

Dans les derniers mois, nous avons vu au Québec un fort mouvement de revendication pour plus d’autonomie alimentaire et des circuits de distribution plus courts. L’achat local a la faveur populaire pour stimuler l’économie. Ces considérations sont tout à fait alignées avec le développement durable. Ainsi, les restaurateurs devraient privilégier les circuits courts en travaillant directement avec des producteurs de la région, offrir une cuisine de saison, et ainsi limiter l’utilisation de produits importés dont le transport contribue aux émissions de GES. Selon certaines études, l’alimentation engendrerait jusqu’à 20% de l’empreinte environnementale d’un individu.

Le transport et les énergies fossiles

Les transports, c’est 41% des GES au Québec. En tourisme, beaucoup considèrent les GES comme un mal inévitable et n’y pensent plus. D’autres se rachètent avec la compensation carbone, faute de mieux. Où en sommes-nous et quel avenir souhaitons-nous ? Des modèles de voitures électriques sont commercialisés, mais il est impossible d’en louer pour ses vacances. Il n’existe à peu près pas d’autocars électriques. Et l’aviation repose encore principalement sur les carburants traditionnels. Mais si on veut atteindre les cibles de réduction de GES pour 2030 et 2050, il faudra investir dans la R&D afin d’accélérer la commercialisation des solutions. Les différents paliers de gouvernement s’apprêtent à débloquer des sommes colossales pour relancer l’activité économique. Voilà un secteur d’avenir. Une vision ambitieuse à long terme aiderait à justifier ces investissements.

Cet exercice ne présente pas une liste exhaustive de tous les enjeux, mais plutôt quelques un qui m’interpellent le plus dans le contexte actuel. Jean-Michel Perron apportait aussi d’autres points intéressants dans cet article de 2019, notamment à propos des croisières, des matériaux de construction et l’événementiel. Nous avons réellement besoin d’entendre de nombreuses voix pour rêver le tourisme de demain… et le réaliser !

P.-S. Félicitations à Montréal, première ville canadienne à rejoindre le Global Destination Sustainability Index. L’annonce a été faite sans bruit le 5 juin dernier.

Par Caroline Asselin
Diplômée du B.A.A. GTH promotion 2015

 

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